Niels Rodin, le sculpteur d’agrumes…

5 avril 2017

Ce lointain descendant du sculpteur Rodin cultive à Gland des citrons et des oranges qui mettent du peps sur toutes les tables romandes

Niels Rodin l’admet: son faible pour l’acidité date de sa plus tendre enfance. Même si ce quadragénaire drolatique, addict assumé aux tartes au citron meringué, a d’abord été attiré par les rosiers et les plantes exotiques, avant de se passionner pour les combavas et les oranges au point d’en faire son métier. Au point de devenir l’homme qui murmure à l’oreille des agrumes.

Sous ses airs discrets de savant fou chaussé de lunettes rectangulaires noires, ce lointain parent du sculpteur dont il porte le nom n’a pourtant pas grandi à l’ombre des arbres fruitiers. «Mon premier métier était technicien ingénieur dans l’industrie textile», explique-t-il. Il abandonne la profession, s’oriente ensuite vers la finance qu’il exerce à Lugano avant de revenir à Genève au sein d’une grande banque puis d’un family office où il se spécialise dans la création de trust. «Le crack de 2008 a laissé ce domaine ainsi que mon avenir incertains. Une crise économique mondiale doublée d’une crise de la quarantaine: toutes les planètes étaient alignées pour que je prenne mon envol.»

Niels Rodin

Un génocide de pucerons

En 2009, l’agrumiculteur plante son premier arbre à yuzus (variété de citron venu d’Asie) dans son jardin à Gland. Huit ans plus tard, il cultive plus de 150 variétés d’agrumes. «Ces plantes subtropicales ne résistent pas au froid, explique Niels Rodin dans sa serre, véritable caverne d’Ali Baba expérimentale qui invite aux découvertes en tout genre. Le choix de la racine (appelée dans le jargon «porte-greffe») est essentiel. J’utilise le plus souvent le poncirus trifoliata qui perd ses feuilles en hiver et supporte une température jusqu’à moins 25 degrés.» Cultiver les agrumes dans un environnement qui ne leur est pas destiné nécessite un processus quasi chirurgical. «La greffe d’une variété subtropicale sur une plante caduque va lui permettre de s’adapter à un ralentissement végétatif ainsi qu’aux basses températures et au manque de luminosité pendant l’hiver.»

Agrumes Citron-caviar

Pour Niels Rodin, la permaculture est essentielle au développement naturel de la serre. «Par ce mode d’action qui prend en considération la biodiversité de chaque écosystème», cet inconditionnel du yuzu s’efforce de recréer un équilibre «en laissant à la nature sauvage le plus de place possible»: une écologie naturelle où les prédateurs vont se nourrir des insectes destructeurs. «Je libère régulièrement des micro-guêpes capables de faire un génocide des pucerons. Ce travail de coopération avec les insectes m’amuse beaucoup; à l’échelle de mon microcosme, c’est un peu comme rejouer la Guerre des étoiles. Et puis faire bosser les insectes à ma place me permet de gagner du temps. En fait, je suis le méchant exploiteur d’une main-d’œuvre totalement gratuite.»

Agrumes Main de Buddah

La main de Bouddha

Son graal? Trouver des agrumes possédant une vraie personnalité gustative et visuelle. «En cuisine, je goûte. Avec le temps, mon palais s’est développé. Je ne tiens pas à être seulement celui qui cultive par plaisir, j’adore conseiller et orienter.»

Une relation de confiance et d’amitié s’est tissée au fil des années avec les professionnels du secteur. Cet Hermès des temps modernes prend un plaisir céleste à les guider quand il le faut. «La saveur du yuzu n’est pas dominante. Inutile donc de l’utiliser pour confectionner un cake ou un osso bucco. Pour faire correspondre un produit à un plat, qu’il soit amer, acide ou sucré, les combinaisons sont multiples.» Exemple? Le citron caviar australien agrémente à la perfection les tartares et les carpaccios de poissons, et fait buller le champagne lorsqu’on le plonge dedans. Tandis que la main de Bouddha (fruit sans pulpe, ni jus, ni pépin) est fort appréciée des Italiens qui le consomment en carpaccio mariné au gros sel avec un filet d’huile d’olive, du romarin, des câpres et des olives noires.

Agrumes Cumbawa

Acide et sulfurique

C’est à se demander comment Niels Rodin peut encore avaler un simple jus d’orange? «Exclusivement frais et pressé», répond-il machinalement. «Quand on sait que les jus sont concentrés après évaporation de l’eau, qu’ils sont transportés sur des navires pour être acheminés jusque dans les usines de transformation… Ces fruits ont perdu tous leurs nutriments car la vitamine C s’oxyde à l’oxygène. Ce qui est écrit derrière la bouteille est purement synthétique.»

Pour Niels Rodin, ses fruits de labeur sont l’aboutissement d’un long travail. Les voir arriver dans les grands restaurants comme sur les tables plus modestes est une forme de consécration. «J’essaie de ne pas rester statique. Je ne vais pas me contenter de cultiver pendant vingt ans du yuzu ou du citron caviar. Mon travail consiste à apporter de la nouveauté.» Le prochain agrume capable de transcender les aficionados de la «planète foodie»? «L’Ichang Lemon à l’écorce très parfumée», répond du tac au tac le roi du citron.

Profil

1975: Naissance à Lausanne.

2001: Obtient son diplôme fédéral d’économiste d’entreprise.

2009: Plante son premier arbre à yuzus dans son jardin.

2016: Devient officiellement agrumiculteur indépendant.


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Niels Rodin

Mots clés : agrumiculteur, citron, citron caviar, main de bouddha, yuzu